« Viens et vois »

BARTOLOMEU IN CRISTU

Bartolomeo in cristu,
lu par Carine Adolfini

Bartolomeo in cristu de Stefanu Cesari n’est pas un livre ordinaire que l’on range dans sa bibliothèque après la lecture. C’est un objet que l’on veut garder près de soi, comme un recueil de prières et l’esthétique de ce livre, minutieusement conçu par les Éditions Éoliennes, se prête à la comparaison : 59 poèmes en corse avec leur traduction que l’on pourrait faire glisser sans fin entre les doigts comme les perles d’un rosaire et un 60ème qui longe à l’envers le bord inférieur des pages, nous incitant à relire, relier, poursuivre… 

Stefanu propose une découpe régulière du texte, essentielle. Les poèmes sont répartis comme des blocs de pierre qu’il aurait taillés, ainsi la forme pèse autant que le temps.  On notera comme toujours chez l’auteur, la volonté du mot juste, la recherche du rythme parfait, de la sonorité exacte, et en particulier dans ce recueil, cette façon qu’il a de matérialiser certains ressentis.  Ceux qui sont liés à la mémoire remontent avec une épaisseur palpable, la plume du poète en fait du sable, de l’eau, du gravier de la chaux… il met de l’âge dans le souvenir,  tandis que l’écriture se fait éthérée quand elle dit l’inconnu, la respiration, les vapeurs lumineuses de ce qui est en devenir. On ne sait par quelle alchimie, les mots sécrètent alors de mystérieuses substances spiritueuses. L’auteur a donc ce pouvoir de nous faire sentir par la langue, la lente altération des choses et des êtres. Au sein de l’écriture, le sol enlace le ciel et le poème bascule dans un tournoiement sans prise.

Cette tension entre advenu et advenir palpite au coeur d’un pays entre deux arbres, qui est aussi un espace temps maturant. Hommes et bêtes s’exercent à verticaliser ce lieu, s’agitant indéfiniment et durement comme sur la scène d’un théâtre, dans une sorte de circonvolution répétitive, à l’image de la végétation qui les entoure : «  On y naît on y meurt les mères y ont une myriade de fils qui courent après leurs pères, c’est ainsi, tout se dresse comme un signe âpre, un pourquoi qui n’est pas une question… »

Le sol ici remué trouve une force de mouvement, il vibre au rythme des jours, des nuits, des saisons. Les générations successives y ont laissé leurs traces en couches superposées, une histoire, des pierres taillées, un chantier à finir qui renforce la mémoire et le respect de la transmission. Une communauté de nature est donc évoquée entre l’homme et le pays dans lequel il vit, oeuvre, meurt, réglé par une organisation harmonieuse, terreuse et solidaire :   « le travail quand il est fait attend qu’un autre homme fasse le sien ».

Toutefois,  derrière l’inertie apparente de ces tableaux de vie se joue en filigrane une certaine thématique de l'ouvert et du fermé de laquelle émane un mystère. Une trace ouverte traverse ce monde clos, suggérée notamment par les mouvements de la transhumance pastorale. On perçoit la transparence d’« une voie, » d’une « fenêtre du temps »  effleurée par les « allers-retours » des oiseaux et des enfants aussi, dont « les yeux sont pour le ciel ». Nous ajouterons à ces images de l’ouvert la mystérieuse « chanson » : « lumière d’un autre royaume » et l’amanderaie, puisque le poète précise : « L'amande c'est la peau dure qu’il faudrait passer, » incitant le lecteur à cheminer du visible à l’invisible, à travers l’imprévisible. Dans la matière se déchire donc un chemin de ciel, la soif d’une longue marche sèche, une voie hasardeuse et fascinante qu’il faudra affronter pour ne pas s’enliser dans le réel dense et humide du passé.

La lumière de ces signes n’est peut-être pas vraiment perçue par les habitants de ce pays, trop occupés à leurs tâches, mais il se pourrait qu’elle se fonde à leur insu en leur être comme une force d’action. Elle transparaît en tous cas dans la matière du poème comme la remontée de l’origine au sein du temps pour esquisser le visage de l’éternité. Ainsi on oserait presque dire que le recueil de Stefanu prend des allures de Saint Suaire.

Le passage dans le texte de cette organisation terrestre au cosmos se fait de manière plus évidente par la présence insolite et lumineuse de l’image de Bartolomeo, personnage central et étranger au pays. Sa silhouette qu’on dirait à moitié vivante, immobile et active, nue, « in cristu », faite, défaite, refaite de plusieurs couches où le rouge domine, se détache d’une fresque de la chapelle de San Parteo-Gavignano. 

La contemplation de ce Saint, nous dit Stefanu, a été le point de départ de l’écriture. Parce que le poète sait bien la réciprocité du regard, son imagination va faire alors de ce Saint le gardien aux « pupilles blanches comme des couteaux ouverts », qui veille sur le lieu. Le premier sens de con-templare, n’est-ce pas tracer le sillon délimitant l’espace sacré du temple ? Cette tâche revient à Bartolomeo, bar-tolmay en hébreu, littéralement, le fils du sillon. C’est lui le maître d’œuvre : « l’esprit du lieu » dira le poète. 

Bartolomeo, immobile et muet apparaît donc comme l’axe, le moyeu autour duquel s’articule la roue cosmique. C’est lui aussi, « le signe » qui indique que la tâche des hommes est reliée à celle de l’univers. Par la force voyante du Saint disparait alors l’idée d’une activité vaine, d’un enlisement local et temporel. Depuis ce regard qui rassemble le multiple, (le Saint est justement le patron des relieurs) l’Homme se trouve jeté à la périphérie, dans l’espace infini de la chair rouge du monde, là où toutes les couleurs se fondent. Il trouve dans cette sensation d’appartenir au tout, un sens à son travail et à son existence terrestre.

Cette vision première, cette évidence jaillissante qui va devenir l’énergie pénétrante du recueil, va faire aussi de son auteur un acteur du pays qui en oeuvrant à la construction de sa « maison de papier » apporte sa pierre à l’édifice sous l’autorité muette du Saint. 

Selon la légende dorée, St Barthélemy aurait été écorché vif et décapité, on dit aussi qu’il aurait été crucifié la tête en bas. Le Saint évoque donc le sacrifice volontaire, l’oubli de soi dans l’oeuvre commune terrestre et intemporelle. Sacrifier signifie mettre à mort, ainsi « vient le temps pour les bergers de tuer les agneaux sur la pierre » c’est le prix « pour le récit à venir » pour la perpétuation du cycle.

Dans l’ouvrage de Stefanu donc, les scènes concernant l’abattage des animaux ne manquent pas, et la couleur rouge qui baigne le livre, évoque tantôt la lumière tantôt le sang, nous rappelant l’ambivalence de l’acte, difficile mais nécessaire, parce qu’au final, on ne possède que ce que l’on donne. Bartolomeo lui, ne possède que sa peau et il la porte sur son épaule comme on se déshabille d’un vêtement, signe du don qui a mûri, véritable, pur et total.

Le 59ème poème ainsi relie la mort et la vie dans un cours d’eau. Tout vieillit « comme une frontière » et tout passe : « … effluves de bêtes devant l’homme, de fleur d’amandier, d’urine, puanteur longue de la marche… » Mais « tout ce vivant » relié par le hasard du chemin n’est -il pas finalement la beauté pure de l’ordre universel ?

Et le voyage recommence à l’envers, « tête penchée ». Nous sommes invités à suivre avec la nostalgie de l’étoile perdue, la voie rouge du desiderium, jusqu’à à la source limpide de l’enfance, à travers les débris de l’œuvre, la peau déchirée, la parole en charpie du poème 60. 

Le lecteur qui est arrivé à ce stade du chemin, n’est plus le même, ainsi se plonger de nouveau dans le lecture du recueil de Stefanu Cesari ce n’est jamais se baigner dans les mêmes eaux. D’ailleurs, au point de coïncidence de ce cercle, le poète pose un fragment d’Héraclite comme une offrande : 

« Le dieu change comme le feu mêlé d’aromates, reçoit le nom de chaque parfum. » 

Il y aurait encore tant à dire, mais pour laisser aux lecteurs le plaisir de porter sur le recueil de Stefanu Cesari un regard d’enfant, nous terminerons sur les mots de l’Obscur :

« Le tout est divisible indivisible, mortel immortel, logos et temps, père fils, ordre divin règle humaine. »

[] Carine Adolfini 

  • Stefanu Cesari,
    Bartolomeo in cristu,
    Bastia : Editions éoliennes, 2018.
    Broché, format 12x17, 128 pages,
    16,50 €
    ISBN 978-2-37672-010-2