DAVID PIETRI VALSE CORBEAUX

D’une génération à l’autre, le roman des gens de lettres n’est plus ce qu’il était. Avec Le dossier Felix Decori, Jacques Fusina remonte le temps jusqu’au dernier tiers des Trente Glorieuses, sa jeunesse heureuse. L’amour des lettres est encore convertible sur le marché du travail. Les grandes librairies du Quartier Latin épongent alors les excédents de diplômes supérieurs de lettres classiques ou modernes. Ce n’est pas une conversion douloureuse que de s’y faire vendeur en magasin : le livre est encore tout sauf une marchandise. Mais, c’était il y a déjà un demi-siècle. Avec La valse des corbeaux, David Pietri plonge dans le présent, et une tout autre conjoncture. Il efface de son curriculum vitæ ses études littéraires pour conserver quelques chances d’accéder hic et nunc – c’est-à-dire en Corse et aujourd’hui – à un emploi ne demandant aucune qualification : clerc d’huissier. 

Ainsi, avec sa Clio, va-t-il livrer aux quatre coins de la Corse-du-Sud diverses assignations comme d’autres précaires, avec leur scooter, livrent des pizzas. Travail ingrat, mal rémunéré, et conduisant à servir, à des gens qui n’ont rien commandé, des sommations aussi aigres qu’indigestes. Comment faire de cela un roman ? A minima. Au jour le jour. De l’insipide. S’il avait été gendarme en retraite, il aurait pu mettre dans sa musette, comme amulette, ses épaulettes. Mais David Pietri n’est pas en train de vivre une seconde vie. La première est restée en friche, en déshérence, à l’abandon, après les années fac. Dans sa sacoche, à côté des actes, un livre. Montaigne. Un scapulaire. Le chemin de la littérature est ainsi réduit à une breloque, un souvenir, un porte-clefs dont l’anneau vide symboliserait l’ensemble des portes fermées à double tour sur les illusions passées de l’ancien étudiant en Lettres. Qu’offre le roman ? Rien. Un constat d’huissier. Son récit déroule le quotidien d’une sorte de gentil bourreau condamné à multiplier poliment des exécutions de basse intensité, en s’interdisant tout recul à l’égard des situations rencontrées, et toute identification à ceux qui en pâtissent. Au fil de ce texte morne, pas d’autre distanciation que quelques clichés épars sur la « société insulaire (…) très compartimentée » ; pas d’autre empathie que des civilités de circonstance, sans meilleure générosité à offrir que des étalements de créances sur plusieurs mensualités. Pathétique, l’auteur lui-même. Il se dit écouter d’une oreille distraite le fonds sonore de France Culture entre deux livraisons, ou signale qu’il lui arrive encore d’acheter Le Monde Diplomatique. Attaches et curiosités vestigiales d’un intellectuel dévoyé.  

Reste au lecteur la liberté d’envoyer paître l’éditeur servant ce livre comme une « chronique sociale de l’Île de Beauté », sans oser préciser qu’il satisfera davantage un voyeurisme de bas étage qu’un quelconque besoin d’analyse éclairée. Mais le lecteur pourrait aussi prendre la liberté d’accepter l’auteur comme une sorte de fruit moderne des copulations de Don Quichotte et de Madame Bovary, ou tout au moins de l’amalgame des deux lignes décrivant, dans un manuel de littérature, le cas typique de dissociation frustrée qu’ils illustrent, l’un dans une version baroque et l’autre romantique, ce qui laisse la place à une mouture contemporaine où la plume tient lieu de selfie stick. Il eût été plus romanesque, au demeurant, que l’auteur basculât son personnage dans l’absurde ou le suicide. Mais qu’il se rassure ! Cette publication devrait lui apporter les mêmes satisfactions que la délivrance d’un commandement à payer. S’il est lu – avec un peu de recul et beaucoup d’empathie, s’entend –, il peut réussir à se faire plaindre de devoir faire ce qu’il fait, voire de n’avoir plus que ça à écrire. Sans le savoir ni le dire, il est en train de toucher du doigt le peu de distance qui sépare son inconsistance sociale – dernier maillon de la machine judiciaire –, et l’extrême précarité des justiciables déchus constituant l’essentiel de son fonds de commerce. Ce qui est vécu dans la résignation, en refermant le couvercle de la cocotte minute. Appeler « Montaigne » ce couvercle évite de se sentir enfermé dans ses propres abdications. Mais bien maigre le bouillon où, noyés dans un quotidien sans relief, ne mijotent plus que quelques lambeaux de prêt-à-penser.

« Les bons livres font les bons clercs », dit le proverbe. 
Aux lecteurs de soupeser la solidité de la réciproque.

[] Xavier Casanova

David Pietri,
La valse des corbeaux : journal d’un clerc d’huissier, 
Lormont : Le bord de l’eau, éd., 2018 (Coll. Spondi).
Broché, format 13x20, 144 pages, 165 grammes, 15,40 €
ISBN : 9782356875440

Du même auteur : 
Le jour où Napoléon rencontra Michel Phelps

IMAGE : Infographie XC,
d’après Giovanni Lanfranco, « Elie et le corbeau »,
huile sur toile (ca 1624-1625).