Jérôme Ferrari A son image

Edition et prévision
Il est d’usage, dans toute maison d’édition « sérieuse », d’établir, même sommairement, le compte d’exploitation prévisionnel de tout projet de publication, avant d’en décider la réalisation et la mise sur le marché. Cet outil de gestion permet de déterminer le « point mort », ou seuil de rentabilité. C’est le nombre d’exemplaires dont le produit des ventes couvre les coûts de mise en œuvre [1]. Soit donc à confronter les coûts, presque totalement prévisibles, et les gains, indexés eux sur des prévisions de vente bien plus incertaines que les prévisions de dépenses. C’est une bonne occasion de s’interroger sur la prévisibilité des succès et insuccès littéraires, et faire la part des choses entre les prévisions fondées sur des statistiques, et les paris totalement ouverts à l’imprévisible.

Hasard et prévision
Hasard et prévision est le thème central de l’ouvrage imposant de Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, paru en 2012 aux éditions Les Belles Lettres. Ce que Taleb appelle un « cygne noir », c’est un phénomène imprévisible, entrainant des conséquences qui font exploser les prévisions des statisticiens, les modèles sur lesquels repose leur art divinatoire, et les croyances qui s’y accrochent. Au centre de ces modèles, la loi des grands nombres, et sa figure symbolique : la cloche que dessine la courbe de Gauss. Sous le nom de loi normale, elle survalorise la moyenne d’une distribution statistique, et stipule une diminution progressive de la probabilité, au fur et à mesure que s’accroît l’écart, en plus ou en moins, par rapport à cette moyenne. Dans un tel modèle, les inégalités sont très faibles entre toutes les valeurs qui s’approchent de la moyenne. L’écart type y fait figure de zone d’inégalité acceptable, rejoignant par exemple l’idée de tolérance accompagnant, en construction mécanique, la spécification de la dimension des pièces [2]. Le caractère universel [3] de la courbe en cloche est déjà relativisé en faisant appel aux fonctions de répartition, dont l’illustration la plus célèbre est la courbe de Pareto et sa loi des 20/80 [4]. Dans les zones de l’univers intellectuel où la courbe de Gauss fait figure de phare, il n’y a rien de plus dérangeant que l’irruption d’un phénomène crevant largement le plafond, bien au delà des prévisions considérées comme normales relativement au modèle théorique, ou jugées réalistes en comparaison des observations empiriques. Les gaussiens ont alors tendance à ranger le phénomène dans le placard des choses rarissimes, inexpliquées, relevant du pur hasard, et échappant de ce fait aux dispositifs de prévision et d’explication. Pour Taleb, ces dispositifs sont incomplets dès lors que des phénomènes de cette importance leur échappent. Et, s’ils leur échappent, c’est qu’ils sont régis par un ordre différent de celui que décrit la courbe de Gauss : l’ordre fractal imaginé par Benoît Mandelbrot [5].

Littérature et prévision
Taleb fournit tout au long de son ouvrage de multiples exemples de phénomènes échappant à la courbe de Gauss, et présentant des caractères dont rend davantage compte l’ordre fractal. Ils surviennent de manière imprévisible et bouleversent les ordres de grandeur donnés par la loi normale. C’est ce qu’il appelle des « cygnes noirs ». À côté de l’exemple frappant de l’attentat du 11 septembre 2001, il revient fréquemment, au cours de son ouvrage, sur l’exemple des grands succès de librairie. Qui aurait pu prévoir la renommée fulgurante de J. K. Rowling, où le score mondial du Da Vinci code ? Taleb laisse ainsi entendre que le paysage littéraire est une sorte de plan d’eau immense, agité par des vaguelettes que les statisticiens ordinaires modéliseraient comme des ondulations gaussiennes, en tenant pour inexplicables le surgissement aussi rare qu’imprévus de véritables geysers. Les théoriciens du marché ont beau jeu de parler d’œuvres ayant rencontré leur public : ils parlent après coup, en constatant les faits et, au mieux, en rationnalisant l’inexplicable. Les théoriciens de la chose littéraire ne font pas mieux et tendent à fermer les yeux sur les succès qui dérogent à leurs manières de soupeser la valeur intrinsèque des œuvres. Les idéologues de service se lamentent du caractère massif des insuccès, y ajoutant l’insuccès encore plus massif des manuscrits qui ne trouvent même pas un éditeur, malgré le nombre impressionnant d’officines jouant un rôle d’éponge plus que de catapulte. Mais ces derniers pourraient tenter leur chance en commettant à ce propos un ouvrage collectif réclamant des correctifs : l’égalité des chances est un marché porteur lorsque le lissage des courbes fait consensus chez les politiques, les statisticiens et les opinions publiques.

Narration et prévision
Ce qui relie les politiques, les statisticiens et les opinions publiques, ce sont des dispositions communes à tous les primates supérieurs que nous sommes : notamment, la propension à préférer les histoires aux listes de faits bruts [6]. Dans une liste de faits bruts, celui qui accapare la totalité de l’attention est le fait qui se relie le mieux à ce qui, dans l’expérience de l’observateur, se coule dans une histoire. S’y coule ce qui est propre à déclencher en lui une réaction comportementale : le surgissement d’une émotion, le réveil de connaissances acquise, ou le déclenchement d’un acte. Autrement dit : fait mouche ce qui induit une projection émotive, cognitive ou gestuelle. La sélection d’un item dans une liste ou un flux d’items isolés dépend ainsi des capacités émotives, cognitive et gestuelles déjà installées chez l’observateur, qui tend à en préserver la stabilité, et à jouir ainsi de ses acquis plus qu’à les bouleverser. Le seul moyen de contrecarrer cette propension de nos congénères à s’emparer d’un détail, plutôt que d’un ensemble, c’est d’accroître la liaison des éléments entre eux, de manière à les inclure dans un bloc, un « schunk ». Sous cette forme, plusieurs informations sont alors capables de franchir la barrière attentionnelle et de pénétrer la conscience. C’est ce que réalise, dans l’ordre linguistique, l’inclusion des items dans un récit où ils forment, par exemple, une intrigue. C’est ce qu’accomplit, dans l’ordre graphique leur assemblage dans un schéma [7]. À cet égard, face à un échantillon disparate d’items isolés, aucun mécanisme spontané ne ressemble à un traitement statistique similaire à l’extraction d’une valeur moyenne [8]. Cette « moyenne » n’existe que dans la fiction narrative spécifique des manipulateurs de chiffres. L’économie de l’attention se déroule sur un autre mode où ce qui pénètre l’esprit « rafle la mise » et s’accapare la totalité de l’attention disponible. Ce phénomène est cumulatif : l’attention se dirige de préférence sur ce qui l’a déjà attiré. On peut donc parler de contamination, si on examine les choses au niveau des consciences individuelles. Dans l’ordre des phénomènes collectifs, on pourra parler de propagation épidémique, de bouche à oreille. Cette épidémie sera plus ou moins galopante selon qu’elle engage des bouches plus ou moins qualifiées et des oreilles plus ou moins complaisantes. Se tisse ainsi une narration qui échappe à celle que l’auteur a couché dans ses œuvres, et qui la transcende. C’est celle qui se trame au dessus de lui dans un phénomène social qui le transforme lui-même en personnage « héroïsé » de ce récit collectif.

Conclusion et prévision
Ami lecteur, si, selon mes prévisions [9], tu as conservé en mémoire, tout au long de ma démonstration, la figure exemplaire de Jérôme Ferrari donnée dans le titre, alors je te propose, en conclusion de cet article et à propos de la littérature corse d’expression française, de distinguer la littérature gaussienne de la littérature fractale ; les catalogues – gérés comme des portefeuilles d'action – dirigés par des illusions gaussiennes aménageant des nécessité, ou par des illuminations fractales ouvertes à l’imprévisible ; les écrivains innombrables suant dans le gaussien, et les rares auteurs satellisés dans le fractal, ce qui équivaut à un déplacement de grande amplitude redéfinissant totalement et irréversiblement aussi bien leur propre sociabilité que, pour leurs œuvres, leur scalabilité [10].

[] Xavier Casanova

[1] Ces coûts ne se limitent pas aux frais d’impression. Ils incluent tous les frais liés à l’édition d’un ouvrage.

[2] Sans oublier que la dimension réellement obtenue n’est connue que dans la limite du degré de précision des instruments de mesure.

[3] L’universalité est une valeur littéraire. Il serait intéressant, à cet égard, de dresser une statistique de toutes les occurrences de ce terme dans les jugements portés sur les œuvres littéraires.

[4] Cette loi vaut pour tous les phénomènes où 20 % des causes entraînent 80 % des conséquences. Ce serait, par exemple, le cas d’un catalogue où 20 % des titres assurent 80 % du chiffre d’affaires. S’agissant de livres, il n’est pas rare d’observer des disparités encore plus marquées, entre les œuvres qui flambent, ronronnent ou stagnent. Mais il est très rare de les tenir pour résultant du seul hasard (voir, infra, note 6).

[5] Benoît Mandelbrot (1924-2010), mathématicien à qui on doit la définition d’une nouvelle classe d’objet : les fractales. Voir, ici-même : « Mandelbrot : signal, fractales et bourse ».

[6] Ce que le story telling développe en technique de communication. Le souci d’efficacité conduit à effacer l’information recueillie – le listage des faits bruts –,  au profit de la communication. Il est en effet plus difficile de mémoriser une suite d’items servis en vrac, que leur présentation dans une narration. Les ordonner dans le temps et les relier par des relations de causalité revient à les compacter sous un sens global. Plus cette interprétation des faits semble les éclairer, plus elle ferme la conscience à toutes les autres interprétations possibles. De manière générale, plus ce sens global est prégnant, plus il clôt l’interprétation. C’est ce que je rappelais déjà à travers toutes les théories aussi fausses que bien énoncées qui émaillent mon Codex Corsicæ(Ajaccio : Albiana, 2005). 

[7] La Gestalttheoriea décrit la manière dont le jeu des similitudes et des proximités fait émerger des formes globales dans un ensemble statique de stimulations visuelles. Des mécanismes tout aussi prégnants et inconscients conduisent à interpréter les changements, dans le temps, des proximités et des similitudes relatives des éléments comme des comportements, qui tendent à être lus comme la résultante de causes internes ou externes, c’est-à-dire de jeux de forces et de résistances intentionnelle ou physiques. Il y a, à cet égard, des similitudes entre percevoir des formes et percevoir des comportements : ce sont deux manières d’assembler des événements visuels discrets dans des globalités signifiantes.

[8] Sauf à descendre à une échelle inférieure aux limites de la discrimination visuelle où jouent effectivement, au niveau local des champs récepteurs, des phénomènes de réduction à leur valeur moyenne des variations de luminance et de chrominance.

[9] Ayant aussi prévu qu’il pourrait ne pas en être ainsi, ce qui suit vaut piqûre de rappel.

[10] À l’inverse des préceptes de la rhétorique, ici le coup de trompette final se fait sur un terme – scalabilité – qui va imposer un recours au dictionnaire à 98 % des lecteurs. Je salue, au passage, les 2 % qui en sourient.