L’ULTIMU_CUL DE LAMPE

« Il serait plus facile
de déplorer le sort des Corses,

que de décrire
leur condition actuelle. »

Edward Gibbon
« Histoire de la décadence et de la chute
de l’empire romain : tome premier
»

1776

 

Sermon
sur la chute
des romans

L’exergue ?

— Gibbon est un historien anglais du temps de Pascal Paoli. Dans son chapitre liminaire, il donne à ses contemporains une idée de l’étendue de l’empire romain à son apogée. Il liste alors les états qui autrefois en faisaient partie. Il termine par la Méditerranée et ses îles. Quelques mots suffisent pour, chaque fois, convoquer ce que l’on sait de stable de chacune d’elles. La Corse fait exception. Passé indescriptible. Présent sous le signe de l’extinction des Lumières. Peuple assujetti. Rendu à son sort. Son triste sort. Avenir confisqué.

L’empire ?

— Gibbon pense que l’empire s’effondre pour avoir agrandi ses frontières sans avoir suffisamment diffusé sur l’ensemble du territoire la vraie raison de le défendre : l’accès à la citoyenneté romaine. Lors de la conquête, ce que l’on intègre d’abord, ce sont des prisonniers, dont on fait plus volontiers des esclaves que des citoyens. Ensuite, des supplétifs. Ces hommes, rétribué au butin plutôt qu'à la solde, font la guerre aux côtés des légions, c’est-à-dire bien souvent devant elles, assurant la reconnaissance et le premier contact. Barbares utiles. Assimilés. Pour récompense, on accordera, au mieux, la citoyenneté à quelques uns de leurs chefs de bande : semi patriciens aux clientèles sauvages.

L’empire triomphant exhibe et exalte la puissance de ses nombreux soldats, mais il dissimule celle de sa vraie force productive : « On avait proposé de donner aux esclaves un habit particulier qui les distinguât ; mais on s’aperçut combien il était dangereux de leur faire connaître leur propre nombre. » Rome ferme les yeux sur sa nature et ne voit pas se décomposer, faute de savoir le partager, le modèle du citoyen-soldat de ses origines. Rome se croit à l’abri de ses marges. Si farouches que soient les peuples qui l’entourent, ils perpétuent trop bien leurs querelles internes et les luttes opiniâtres de leurs petits chefs pour que leur menace dépasse l’escarmouche, certes sanglante, mais localisée. Il leur manque l’essentiel : la discipline et l’unité.

Mais Rome ne voit pas que ces qualités collectives procèdent du statut même de ses citoyens ; qu’elles se diluent si cet état est de moins en moins bien partagé ; qu’elles se délitent si l’état de citoyen se sépare de celui de soldat. Lorsque l’esprit commun devient celui du lucre, alors festoient à la même table les profiteurs et les mercenaires.

Augustin ?

— Gibbon pense aussi que la chrétienté porte sa dose de responsabilité dans l’affaiblissement de l’empire. Elle fabrique un citoyen-ailleurs, détaché des choses de ce monde, regardant d’un air distrait et distant la grande bagarre des maudits : ceux qui ont plongé dans le lucre contre ceux qui n’ont pas émergé de la barbarie. Le projet peut aussi bien séduire ceux qui aspirent à la citoyenneté officielle qui leur est refusée, que ceux qui rejettent les dérives de cette même citoyenneté. Conversion d’autant plus ouverte que d’un côté l’assimilation est fermée, et de l’autre le modèle écorné. Conversion à la bonne conscience.

Lors des grandes invasions, ces angéliques vont se retrouver broyés entre le marteau et l’enclume, matyrisés soit pour refuser de défendre les dieux romains, soit pour refuser d’adhérer aux divinités de l’envahisseur. C’est à cette chrétienté profondément meurtrie que parle Saint Augustin au lendemain du sac de Rome. Il fait de la mort de la civilisation romaine une chose naturelle, inscrite dans le dessein de la nature, où tous les organismes naissent, vivent et meurent. C’est une manière d’éviter de l’inscrire dans un réquisitoire. Contre la Providence. En remuant les vérités de l’Histoire. Ce malheur-là n’est pas plus une vengeance céleste qu’une punition divine. C’est, tout simplement, dans l’ordre naturel des choses. De la mort naturelle, rien que de la mort naturelle. C’est cosmique, dirions-nous de cette tragédie là. 

Mais Saint Augustin va aller plus loin avec sa « Cité de Dieu », et théoriser le ni-ni chrétien. Il dissocie d’une part la cité des hommes, et le temps des hommes, conséquence douloureuse du côté charnel de l’humanité ; et d’autre part la cité éternelle, que préfigure l'Eglise, où les âmes pures vivront pleinement leur résurrection dans le vrai dessein de Dieu. Le martyr est la figure exemplaire de cette quête puisque, prêt à vivre ici-bas le dessein de Dieu et à l’assumer jusqu’à la mort, il sacrifie son enveloppe charnelle au profit de son essence divine et propulse son âme, purifiée par ce sacrifice, dans les limbes célestes où attendre qu’advienne le temps de la résurrection, qui dira sa gloire en l’installant dans la gloire de Dieu.

Ce discours fort s’adresse à une chrétienté en deuil, mais qui ne pleure pas tant l’effondrement du monde romain que ses propres morts, ensevelis dans ses décombres. Il ne s’agit pas tant de les instruire de nouvelles manières de conduire le destin collectif dans la cité des hommes, mais de leur apprendre à y mourir en état de grâce, prêts à revivre dans la cité de Dieu. Effacement de l’engagement dans le monde. Il réapparaîtra dans d’autres théologies, non sans tensions dogmatiques.

Et alors ?

— Je sais, c’est schématique, mais c’est plus dynamique que de ranger la chute de Rome dans la rubrique vie et mort toute normale et toute naturelle des organismes vivants ; sous la catégorie très grosse bête, juste un cran au dessus des grand sauriens du Jurassique.

Ça ravive un peu le questionnement historique et les interrogations politiques, plutôt que de les enfouir au fond de l’inconscient, et de les tasser à coup de « c’est comme ça on y peut rien faut être réaliste ».

Ça évite de raccorder trop vite les peuples au même cycle de fatalité que celui qui pèse sur les individus, ou de leur supposer un cycle de vie semblable à celui des artefacts qu'il consomme, consigné dans une date de péremption.  

Ça évite de réduire le temps historique, pluri générationnel, au temps mesuré de la vie humaine.

Ça évite surtout de ne pas plonger tête baissée et sans y réfléchir dans ce temps humain « post moderne » concentré dans l’instant présent, obnubilé par le « temps réel » servi par ses appareils, facsiné par le « flash » servi par ses molécules ; où se décuplent les sensations de la jouissance immédiate.

Réalité augmentée et conscience exacerbée. No past, no future, just pleasure. À condition d’entendre « plaisir de l’âme », ce n’est pas très loin de la conception augustinienne du temps. D’un côté le temps impalpable du dessein de Dieu, délimité en amont par l’alpha de la déchéance originelle, et en aval par l’oméga du jugement dernier. D’un autre côté, le seul temps palpable du désir humain, réduit à la conscience instantanée du présent : ses manques et ses espérances. Le manque d’une âme souillée, s’entend, et l’espérance de sa rédemption. Le corps inassouvi n’est qu’une métaphore des aspirations de l’âme. Ce qu’exprimera plus tard avec une sublime beauté Sainte Thérèse d’Avila en ses extases mystiques.

Les romans ?

L’Ultimu commence sur l’image de l’arasement du cimetière : première figure de son apocalypse, qui n’est pas la fin des temps, mais la fin du temps. D’un temps particulier. Ce temps historique qui, par exemple dans la Bible, est marqué par le nombre de fois où sont égrenées des généalogies, où sont rappelés les attachements de l’homme du Livre à son peuple et ses douze tribus.

C’est ce temps tribal qui meurt. Ce sont les derniers instants de ce temps là que brasse L’Ultimu. Mal, très mal. À coup de fragments. Faute de littérature. Mais que vaut cette littérature déployée en grands textes d’un seul souffle et d’un seul tenant, quand un simple fragment suffit à fabriquer l’émotion virale qui submerge et anéanti sa part de sacralité ? Un oxymore sur un bout de papyrus copte, une minute de vidéo inepte, une caricature de quelques centimètres carrés…

Ami lecteur, sais-tu encore ce qui te protège du présent ? Ta capacité à t’en écarter le temps d’une lecture. Ta capacité à sentir combien les textes résonnent les uns avec les autres et résonnent avec le temps présent. Lis, relis et relie Biancarelli, Ferrari et Santini. Trois romans sur la fin du temps, tous trois écrits en un lieu où, peut-être, ce temps-là est plus perceptible car il coule différemment, charriant encore, en bien comme en mal, des traces « d’humanités résiduelles » toujours observables à l’œil nu.

Les sentiers muletiers ne renforcent-il pas davantage la conscience du lieu et la mémoire du parcours que les lignes à grande vitesse ? 

[] Xavier Casanova