COUV ORPHELINS

Le dernier Biancarelli est sorti. Reprenons la démarche inaugurée ici à la sortie d’un Ferrari. Elle consiste à donner ses attendus de lecture avant même d’avoir lu l’opus, ce qui revient à interpréter le peu qui soit délivré d’une œuvre à sa parution, ici encore orchestrée par un éditeur de talent — et de talents —, Actes-Sud.

Comme dirait, en ses dits muets, l’inaudible Cacciamosca, publier c’est aussi cataloguer : osons donc gloser la notice avant l’ouvrage. À la date où je prends la plume, elle apparaît en tête de la liste des nouveautés. Soit à fonder l’exégèse première sur ce qui y figure : le titre de l’œuvre, le nom de l’auteur, l’image de la couverture et le texte de présentation :

Orphelins de Dieu
MARC BIANCARELLI

Résolue à venger son frère, à qui quatre répugnantes crapules ont tranché la langue sans oublier de le défigurer, Vénérande, jeune paysanne au cœur aride, s’adjoint les services de L’Infernu, tueur à gages réputé pour sa sauvagerie, et s’embarque avec lui dans une traque sanguinaire à travers les montagnes corses du XIXe siècle.

Au gré de leur chevauchée vers la tanière des Santa Lucia – la fratrie à abattre –, L’Infernu raconte à sa “disciple” son engagement, jadis, dans l’armée des insoumis, meute de mercenaires sans foi ni loi prompte à confondre patriotisme, geste guerrière et brigandage éhonté, semant terreur et chaos de vallées escarpées en villages désolés, de tavernes et bordels immondes en marécages infestés. L’abandon avec lequel L’Infernu se livre à Vénérande, au terme d’une existence passée à chercher en vain son humanité au-delà du chaos des armes, confère au sanglant baroud d’honneur de ce vaincu de l’Histoire les vertus d’une ultime et poignante transmission, qui culmine lors de l’assaut final.

Insolemment archaïque et parfaitement actuelle, cette épopée héroïque en forme de “western” réinvente superbement l’innocence des grands récits fondateurs à l’état natif, quand le commerce des hommes et des dieux, des héros et des monstres, pouvait encore faire le lit des mythes sans que nulle glose n’en vienne affadir les pouvoirs.

La notice : trois paragraphes, trois temps et trois niveaux

En premier lieu, le texte pose le fait divers initial, énonce son horreur, et annonce la vengeance, dont on peut s’attendre — œil pour œil — qu’elle vise à mettre la main sur le coupable pour lui couper la langue et le défigurer. Dont on peut aussi s’attendre à ce que cette vengeance soit totale, Vénérande vouant de fait le coupable à l’enfer en confiant son exécution à un adjudant de ce nom-là.

En second lieu, la notice annonce un récit : celui de l’adjudant, son histoire personnelle englobée dans une situation historique fictive, mais répétant une trame réveillant une histoire réelle, ou, tout au moins une manière réelle de raconter une histoire récente. Et aussi, une histoire personnelle décrite comme une vaine quête d’humanité, à faire naître de l’usage des armes. À cet égard, la fiction est assez ouvertement donnée comme une métaphore de ce passé récent qui est en train de passer dans l’Histoire, c’est-à-dire de la mémoire des survivants aux textes des successeurs ; du travail de mémoire que dissèquerait la psychanalyse en couchant les acteurs sur son divan, au travail de mémoire que conduisent les historiens en couchant les actes dans leurs livres. Entre fiction acceptable et réalité insaisissable.

En troisième lieu, le prospectus livre ce qui transcende le fait divers autant que le récit. Sous l’innocence du discours, la profondeur du texte. Sous l’objet littéraire, un matériau tombant sous le coup de l’anthropologie fondamentale en ses manières de réfléchir le jeu de miroir entre monstres et héros, hommes et dieux, et, finalement, Dieu des hommes et hommes de Dieu. Le non-dit et le trop-dit. Deux gouffres. Une insoutenable prise de tête qui, fort heureusement, peut être lue comme un western : la force du mythe est davantage la puissance pratique qu’en tirent les lecteurs ordinaires, plutôt que la profondeur herméneutique qu’en extraient les exégètes en leurs gloses.

Le titre : deux mots, une piste

Dieu. — Le terme apparaît 3795 fois dans la Bible (trad. Louis Second). De quel Dieu s’agit-il ? Le Dieu créateur nommé au premier verset de la Genèse, ou celui qui, au dernier verset de l’Apocalypse « essuiera toute larme de leurs yeux » ? Le chemin est long, de la création du monde à la consolation des hommes. Chemin textuel que parcourent les gens du Livre, d’interprétation en interprétation, espérant se donner un peu de lumière en confrontant le mystère de leurs vies singulières aux insondables obscurités d’un texte qui les dépasse.

Orphelin. — Le terme apparaît 14 fois dans la Bible. La première occurrence est dans l’Exode : « 22,22 Tu n’affligeras point la veuve, ni l’orphelin. 23 Si tu les affliges… 24 ma colère s’enflammera, et je vous détruirai par l’épée; vos femmes deviendront veuves, et vos enfants orphelins. » Ces verset s’inscrivent dans la série des lois complétant les commandements. Si telle infraction est commise, alors voici le châtiment que tu appliqueras. Si tu affliges la veuve et l’orphelin, alors c’est moi-même qui exercerai la vengeance. Le Créateur, qui dans l’Exode, s’appelle l’Eternel, se fait dieu vengeur et, ainsi, coupe court au cycle de violence qu'engendre la vengeance. Tu ne vengeras point est un précepte inaudible, tant est éternel l’appétit de vengeance. Je vengerai donc moi-même la veuve et l’orphelin, dit ainsi l’Eternel. Sache au passage que le peuple aura ainsi davantage de veuves et d’orphelins à prendre en charge et en pitié. Dans l’Ancien Testament, la dernière occurrence est dans les Lamentations, avec une inversion. Ce n’est plus l’Eternel qui parle aux hommes, mais le contraire : « 5,1 Regarde [Eternel], vois notre opprobre ! 2 Notre héritage a passé à des étrangers, Nos maisons à des inconnus. 3 Nous sommes orphelins, sans père; Nos mères sont comme des veuves. » Le peuple — peut-être ce « vaincu de l’histoire » énoncé dans la notice — n’a plus que ses yeux pour pleurer sa honte et son malheur. Lamentations. Un texte qui commence par « 1,1 Eh quoi ! Elle est assise solitaire, cette ville si peuplée ! Elle est semblable à une veuve ! Grande entre les nations, souveraine parmi les états, elle est réduite à la servitude ! » Un appel du peuple au sursaut. Un texte qui se termine par « 5,21 Fais-nous revenir vers toi, ô Éternel, et nous reviendrons ! Donne-nous encore des jours comme ceux d’autrefois ! 22 Nous aurais-tu entièrement rejetés, Et t’irriterais-tu contre nous jusqu’à l’excès ! » Un appel de Dieu à la pitié. Vaine est la pitié, si Dieu s’est effacé. Tout aussi vain le sursaut, si le peuple a fait de même.

Orphelins de Dieu. — On s’en doute, la recherche plein texte de cette expression dans la Bible ne donne aucun résultat. Expression tardive, donc, forgée avec un mot désignant, avec la veuve, la victime exemplaire du cycle de la violence. Dans l’Exode, l’orphelin engendre l’orphelin. Dans les Lamentations, l’orphelin engendre la commisération : il a perdu non seulement ses ascendants mais leur héritage. Le cycle de la violence est bloqué, mais non plus parce que l’épée vengeresse est déposée entre les mains de Dieu, mais par le jeu d’une domination totale et étrangère, par la mécanique d’une violence ancienne et réussie. Lamentation possible : redeviens le Dieu vengeur, ou bien rends-nous l’épée. Lamentation paroxystique : Dieu est mort. Le monde est lamentable. Tout est permis. Sauve qui peut. Quoique… L’expression est délicieusement ambiguë. Anthropologise-t-elle Dieu en père, ou théologise-t-elle un quidam en fils de ce Père-là ? Humaine métaphore du divin ou divine métaphore de l’humain ? Peut-on vraiment s’abstraire de ce questionnement ? N’est-il pas au cœur d’une généalogie de la morale, qui ne serait autre que l’histoire des chemins empruntés pour domestiquer de concert pulsions et consciences, sans que les unes ne saturent et anéantissent les autres ? Le commerce des hommes et des dieux a peut-être fait son temps. Pas le commerce des monstres et des héros. Encore moins celui des pulsions et des consciences. Surtout quand le chaos remet les compteurs à zéro.

L’image : deux squelettes, une chevauchée

Il y a peu à gloser sur une image aussi forte, empruntée à Evolutions. Il suffit de se demander à quel genre littéraire cette image, placée en couverrture, rattache l’ouvrage — le fantastique ? — pour qu’immédiatement surgisse le titre d’un film emblématique, La Chevauchée fantastique, le premier western parlant de John Ford, avec John Wayne et les paysages grandioses de l’Arizona dans leurs premiers grands rôles. Mais, plus qu’une note fantastique, cette image de squelettes au galop a une note eschatologique, mais dans une eschatologie inversée où ce sont les ossements qui quittent au triple galop l’âme très probablement défunte à cette mort de Dieu que suppose l’orphelinage énoncé dans le titre.

Synthèse : glose et pouvoir

« Insolemment archaïque et parfaitement actuelle », dit la notice. Tout aussi insolemment archaïque, ma glose. La lecture de l’opus dira ce qu’elle a d’actuelle. Je subodore déjà qu’elle n’est pas totalement déplacée, tant est vieux comme le monde le questionnement de la violence. « Il y a deux chemins : celui de la vie et celui de la mort », lit-on en tête de la Didachè, qui se termine ainsi : « Avec les progrès de l’iniquité, les hommes se haïront, se poursuivront, se trahiront les uns les autres ; et alors paraîtra le Séducteur du monde, se donnant pour Fils de Dieu ; il fera des signes et des prodiges, la terre sera livrée entre ses mains, et il commettra des iniquités telles qu’il n’en fut jamais commis depuis le commencement des siècles. » Insolemment archaïque le regard rétrograde. Le seul porteur d’espoir quand on sent que l’on va tout droit dans le mur. Est-ce vraiment affadir les pouvoirs du texte que d’oser gloser ? Qui plus est, ex ante ?