BIANCARELLI RUBENS MASSACRE INNOCENTS

Déchoir ou résister

[] Par Alexandre Ducommun

Marc Biancarelli
et la « banalité du mal »

Banalité du mal, c’est la phrase qu’avait énoncée Hanna Arendt à Jérusalem en 1961, lors de son rapport sur le procès du nazi Eichmann. Ou comment un petit fonctionnaire  modeste et sans envergure, sans charisme, en était venu à devenir un des rouages essentiel de la barbarie pangermaniste.

Tout dépend des situations. Chez Biancarelli, la situation date de 1629 et du naufrage contre un récif proche de l’Australie d’un grand vaisseau de commerce affrété par la Compagnie néerlandaise des indes orientales. Prenez alors une masse de 250 naufragés ; un archipel de quelques ilôts ; que vont ils faire ? La guerre… et un des plus grands massacres du siècle. Une situation simple et le mal va proliférer. Les masques tombent, si l’on peut dire… On peut dire en tout cas que la normativité sociale échoue avec le navire.

L’instigateur,  trop attiré par les richesses du bateau, est un illuminé nommé Jeronymus Cornelisz. Il va s’auto proclamer intendant et régner, en despote sanguinaire et en violeur. Il rassemble autour de lui les pires renégats. Pourtant c’est un petit bourgeois médiocre de Harleem, apothicaire ruiné, qui doit subir l’opprobre d’une femme syphilitique. Personnage insignifiant et dominé une fois pour toute par la honte. Homme de toutes les humiliations qui, égaré dans les quartiers populaciers, va jusqu’à se faire pisser dessus par une mégère quelconque.

Par contraste, Weybbe Hayes, le personnage héroïque, est un homme madré, mais qui a les mains tachées de sang. Héros en quête de rédemption. C’est dire l’enjeu psychologique du roman de Biancarelli : on y reviendra.

Marc Biancarelli 
et le « clair obscur »

Ce n’est certes pas par hasard si les chapitres se nomment ici « tableaux » et que l’action soit concomitante à l’essor de l’école baroque hollandaise. Il y est même question d’un peintre nommé Torrentius1, possédant un tableau fascinant nommé « Massacre des innocents » qui donne son titre au livre et qui est une tentative de peindre le mal absolu. Jeronymus se sentira investi d’une mission qui guide ses exactions : réaliser ce qui est ici dépeint. 

Le roman s’achève paisiblement à Delft et la référence à Vermeer est de mise ; Vermeer toujours évocateur d’une vie sociale harmonieuse. Mais ce qui précède laisse plutôt penser aux audaces chromatiques de Rubens. Une évidence encore car le titre du livre est le titre de deux peintures de celui-ci. Mais ce qui est moins évident c’est de trouver un équivalent littéraire du clair obscur de Rubens.

Tout va se concentrer sur la peinture des caractères. Chaque personnage possède bien sûr sa part d’ombre, mais la lumière s’y distribue de manière différente. Comment ne pas penser à cette notion de clair obscur quand on la rapporte sur le personnage de l’intendant : Jéronymus est un contraste vivant, tantôt médiocre bourgeois et tantôt maitre du mal. Le livre disserte sur les notions de bien et de mal sans être manichéen et respectant toutes les nuances de la malfaisance.

Marc Biancarelli
et le roman corse

Voilà un livre que Philipe Lefait et sa bande de bobos insomniaques ne pourront pas taxer de régionaliste (ce qui fût le cas de Jérôme Ferrari lors de la parution d’un de ses livres évoquant pourtant la guerre d’Algérie2). L’amitié qui unit Marc Biancarelli à Jérôme Ferrari semble être source d’une saine émulation. Et d’ailleurs Biancarelli mériterait d’être sur la liste du Goncourt. Les deux auteurs confèrent au roman corse de nouveaux territoires à explorer et des domaines d’expressions tout aussi passionnants. L’œuvre de Biancarelli est désormais une référence pour tous les auteurs corse ; un point d’appui.

De fait c’est peut être la littérature insulaire qui atteint la maturité : un grand livre populaire, d’une écriture impeccable, et qui possède le grand souffle épique et une réflexion sur l’humain qui dépasse les limites de l’humanité insulaire.

AD / SAN’PETRU DI VENACU / 14/02/18 []

Marc Biancarelli,
Massacre des innocents,

Arles : Actes Sud, 2018.
Broché, format 115 x 217, 304 pages, 21,00 €
ISBN 978-2-330-09234-4


1. – Johannes Torrentius (1589-1644). Condamné pour hérésie et immoralité, tous ses tableaux ont été détruits sur décision de justice, à l’exception d’une nature morte académique et inoffensive.

2. – Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Arles : Actes Sud, 2010.

  • ICONOGRAPHIE : Rubens, The Massacre of the Innocents, oil on oak, 1611 (The Thompson Collection at the Art Gallery of Ontario). – Biancarelli, Massacre des innocents, op.cit. (Détail de la couverture).