« Il n’y a pas de texte sans image du texte », disait Emmanuel Souchier[1]. On pourrait ajouter qu’il n’y a pas de livre sans image du livre, et c’est en diffusant cette image sur ses réseaux sociaux, que Marc Biancarelli avait averti son entourage de la sortie prochaine de son nouveau roman. Cette image est bien plus que la simple énonciation d’un titre assortie d’un nom d’auteur : c’est son énonciation dans la solennité des formes éditoriales propre à Actes Sud. Elles marquent la consécration et valent ce que valent tous les vêtement liturgiques : séparer de l’humanité ordinaire les hommes et les femmes entrés en « littérature » et habilités à y célébrer les offices[2] ; séparer les proses vulgaires des textes denses, dignes d’admiration et de respect[3]. Et, en même temps, cette consécration princeps ne vaut que tant qu’elle n’accorde la chasuble qu’à des textes d’exception, et vaut par elle-même, comme un acte produisant ses propres effets sans justification, sans discours : « la sentence ou caution exprimée est tout entière contenue dans l’existence même du livre imprimé[4] », dit Brigitte Ouvry-Val. Ce qui se donne à voir, avant de se donner à lire.

Ces effets de consécration se doublent d’un effet d’immersion préalable du lecteur dans une ambiance, un univers, introduit par un « mix » esthétique et thématique. Il est, à cet égard, intéressant de mettre côte à côte deux couvertures de deux livres consacrés à la tragédie du Batavia. À gauche, le récit de Simon Leys[5] est présenté en rapprochant, à travers la thématique commune du naufrage, les peintres de marine et les écrivains de la mer. À droite, le récit de Marc Biancarelli reçoit une illustration plus énigmatique, où un enfant au yeux rougis par les larmes pose sa main sur un portulan. La mer n’est présente qu’à travers la carte, superposant à l’océan sa représentation, qui l’accouple à une multitude d’enjeux mélangeant connaissance du globe et domination du monde. La couverture, ici, n’est pas une simple illustration, mais une métaphore complexe. Elle déplace le drame des aléas extérieurs, aux troubles intérieurs. Biancarelli n’est pas un écrivain de la mer, mais un écrivain de la violence. La couverture ne montre pas les actes qu’elle engendre, mais l’ébranlement qu’elle suscite, et les questions qui en résultent. Pourquoi tout ça ? Peut-être que la réponse est d’abord dans le « ça ». Ne voit-on pas, superposée à la carte, en bas, un autre instrument de navigation : une des planches du test de Rorschach ? Autres profondeurs à explorer.

Batavia Leys Biancarelli

Le « pourquoi tout ça ? » était présent, en filigrane, dans le récit de Simon Leys, grand spécialiste par ailleurs de la culture chinoise et fin observateur de sa Révolution culturelle. Comment une telle révolution, admirable à bien des égards, a-t-elle pu se transformer en tyrannie sanglante ? Comment nombre d’intellectuels, maoïstes de salons, ont-ils pu si longtemps et si profondément rester totalement aveugles aux dérives de cette révolution, et jouer de toutes les intrigues à leur portée pour disqualifier et éliminer les porteurs de visions dérangeant leurs certitudes ? La fin tragique du Batavia est vu, à cet égard, comme une métaphore du naufrage du maoïsme.

Avec Marc Biancarelli, le « pourquoi tout ça ? » n’a plus rien à voir avec ces affrontements idéologiques historiquement situés. La violence est ailleurs, au dessus de la trop simple opposition de situations d’intérêts accessible à la raison. Elle est en tout un chacun, aussi profondément ancrée que très communément partagée, et toujours prête à se réveiller, pour des motifs futiles comme pour de grandes causes, qui peuvent tout autant être des raisons véritables que des prétextes fallacieux.

Cette violence-là, ce ne sont pas les seules victimes qui peuvent en rendre compte et en donner la mesure, mais ceux qui, en eux, en sentent assez la présence pour l’exprimer ou la réprimer ; selon ce que commandent les circonstances, et non pas selon ce qu’elles permettent.

Reste à lire la version de Marc Biancarelli pour jauger la pertinence de cette grille de lecture… Ses deux premiers tableaux semblent la confirmer, y ajoutant en prime un plaisir de lecture assez intense pour fendre sans encombre, jusqu’au bout du texte, le sac et le ressac des jugements transitoires.

[] Xavier Casanova


[1] Emmanuel Souchier, « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », in L’énonciation éditoriale en question : Communication et langages, n° 154, 2007

[2] Qui ne sont pas que des envois.

[3] Ce qui n’exclue pas d’autres registres : ceux du cirque ou des arènes, par exemple.

[4] Brigitte Ouvry-Vial, « L’acte éditorial : vers une théorie du geste », in Communication et langages, op. cit.

[5] Simon Leys, Les naufragés du Batavia, Paris : Le Seuil, 2005. (Coll. Points). 128 p., 5,40 €.