GRAFFITI ANTIFA

Le 14 septembre 2015 Jean-Pierre Santini a lancé « un appel aux écrivains et artistes corses » où il leur fixe le devoir de se situer « en première ligne » pour protéger le peuple corse de l’idéologie fasciste, aujourd’hui diffusée par les « les blogs et les sites de la fachosphère », qui s’emploient, à coup de désinformation, à « entretenir un climat de suspicion, de peur et de haine ».

Pour ghjustificazione[1], il pose que « L'idéologie fasciste est incompatible avec la tradition historique et les valeurs fondamentales du peuple corse. » Appuyer la dimension « antifa » ne me pose aucun problème. Mais pas de souscrire les yeux fermés à des formules rachitiques, catéchétiques et dogmatiques agitant les vertus du peuple, et invitant à les chausser. À mes yeux, c’est aller un peu vite en analyse et se risquer à «  réduire notre histoire nationale aux péripéties d’une bande dessinée[2].

De telles simplifications ne permettent pas d’entrevoir et de lier, dans les connaissances ou dans les actions, deux niveaux d’analyse distincts : l’appréhension du fascisme comme idéologie, et son appréhension comme processus d’accès et d’ancrage au pouvoir. Ne pas percevoir ces deux plans, c’est courir ou assumer le risque de procéder à des corrections idéologiques intellectuellement et moralement satisfaisantes, mais qui ne changent rien aux confiscations du pouvoir en cours ou déjà abouties[3], voire qui les accompagnent. Comme c’est courir ou assumer le risque de rejeter des voies permettant de lubrifier et de clarifier les jeux de pouvoir en s’accrochant comme des désespéré à des certitudes idéologiques dont la démonétisation semble d’autant plus impensable qu’elles servent à penser. Dans les deux cas, c’est se mettre hors course, le propre de la mécanique fasciste étant de brouiller le plus possible le lien des paroles aux actes, ou d’en réussir la fusion totale dans l’accouplement exemplaire des slogans pompeux et des coups tordus, lorsqu’ils ne font plus qu’un.

S’en référer au peuple est une bonne chose, s’il s’agit simplement de désigner un espace commun de différences : le lieu problématique de la coexistence, à dignité égale et fierté commune, des doubles semblables et des doubles contraires, gaucho et facho, par exemple. De même, s’en référer à ses traditions est une bonne chose, sous réserve d’y voir une glaise sans cesse pétrie et remodelée plutôt qu’un monolithe n’appelant plus rien d’autre que les génuflexions. Et si c’est une glaise, pourvu qu’elle ne soit pas laissée à l’état de pâte molle et consensuelle, mais travaillée pour qu’en émerge des formes et des figures exemplaires. Dans ce domaine, l’art est avant tout un art de vivre. Et la vie un double processus de perpétuation à long terme des espèces, dans l’épanouissement transitoire des existences individuelles. Et ces existences individuelles un mouvement ininterrompu d’intériorisation et d’extériorisation, facilité par l’intégration à un groupe, entravés par l’exclusion. Que fait l’exclu d’autre que se chercher un groupe, quel qu’il soit ? — Exclure, c’est livrer l’autre en pâture à « la bête immonde » qui fait ses bataillons avec les rejetés.

U Fronte Turchinu a le mérite de montrer ce qui gargouille dans le « ventre (…) fécond », qui n’est rien d’autre que le bruit des digestions – par un petit groupe de circonstance et au moyen de rituels sommaires – de bribes de discours avalés par les uns et par les autres au hasard de ce qui se dit et s’entend dans leurs logosphères respectives. En surgit-il pour autant « la bête immonde » ? Pas vraiment. Et bien au contraire. Humanité résiduelle, mais suffisante. Désagrégation contrecarrée et intégration renforcée. Contre le jeu, si difficile à identifier et à localiser, de cette « bête immonde » qui ne personnifie rien d’autre que nos peurs communes, face à de nouveaux pouvoirs qui règnent par la peur, en exploitant celles qui circulent et en injectant celles qui adviennent. Avec méthode. Avec art. Avec succès.

Dont la peur du fascisme.

Pire que l’enfermement dans une cellule, accompagnée des bruits violents de la porte qui claque et de la serrure qui crisse, l’emprisonnement invisible et silencieux dans le paradoxe.

Un paradoxe qui impose une vigilance totale, et un minimum de vision documentée de ce que l’on entend, aujourd’hui, par fachosphère [LIBE, art. D. Albertini]. Parce que c’est la peste promise à qui se plaindrait du choléra.

[] Xavier Casanova
NOTARELLE

[1] Terme emprunté au titre de son ouvrage : Ghjustificazione di l'indipendenza di a Corsica (2009).

[2] Expression empruntée au texte de présentation de : Ghjustificazione, op. cit.

[3] Par exemple : mettre fin à l’apartheid. Confier alors au noir le soin d’élaborer son nouveau statut et de se réapproprier son identité. Lui donner les moyens de se consacrer pleinement à cette tâche anthropologique fondamentale. Pour cela, le soulager des questions très techniques d’économie et de sécurité : le blanc s’en charge.