Ceci n'est pas un drapeau

2017. – L’anthroposophe Galibert publie à Barrettali 200 pages hors collection [1]. Rien ne permet de dire que son éditeur, À Fior di Carta, ignorait totalement le Full Moon de Cacciamosca [2] qui donne pourtant des conseils très précis permettant de déterminer les dates de parution des ouvrages en fonction des phases de la lune. Dès le cycle lunaire suivant, l’auteur publie à Ajaccio 2 pages d’entretien dans le supplément hebdomadaire de l’unique quotidien local. Soit, 200 pages versées en milieu rural contre 2 en milieu urbain. D’un côté, un codex réunissant en « pot-pourri » un maquis textuel diversifié, complexe et déroutant. Il est symboliquement placé sous la signature d’un couple de cochons sauvages insulaires : Cazzettu (la plume) et Muzzetta (l’encrier). De l’autre, un volumen déployant des commentaires sages, ordonnés, truffé de citations empruntés à des auteurs de référence, et passés sous la signature d’un couple fonctionnel comme il s’en forme beaucoup dans le monde du média papier : un penseur et un passeur. Le premier répond très savamment à quelques questions très ordinaires posées par le second. Or, on ne lâche dans le maquis ni les mêmes substances, ni en même quantité, que dans le milieu urbain et domestique. Cela s’illustre parfaitement en opposant un Dash [3] et un Sicli [4]. Le livre, comme l’article, se termine par un exercice imposé, qui mérite d’être passé au crible de l’anthropologie locale : la proclamation de son amour pour la Corse. Elle est à rapprocher de l’avis de décès et à traduire dans le langage des survivants éplorés. Ils pourraient remercier tout le personnel soignant ayant accompagné le futur défunt dans sa longue maladie, avec une mention spéciale pour l’anthropologue, qui n’a ménagé ni ses efforts taxidermiques ni ses effets taxonomiques. C’est là que Cacciamosca signale que tout délire est anthropologique dès lors qu’il déploie du langage [5]. Or le langage crée l’illusion de la stabilité de ce que peuvent désigner les mots, induisant par là l’illusion d’une permanence des choses et la quête d’un absolu immortel et transcendant. Désillusion que de mettre les pieds et le nez dans l’évanescence de ce qui est au monde sous les espèces du vivant, la vie n’étant qu’une perpétuation de sa propre transformation. Sagesse suprême que d’accompagner sans cesse la mort lente des concepts. Folie que de voir le monde s’écrouler sous ses pieds parce que les vieilles théories s’effritent. La culture, au sens anthropologique du terme, n’est qu’une nébuleuse de théories vagues, approximatives et mouvantes. Un voile pudique dissimulant la crudité des pulsions, arrêtant le regard sur les étoffes, et faisant naître une sublime esthétique du pli : le drapé [6]. Ce que sublime le drapeau. Génuflexion. Amen.

1699. – Le Seder olam ha-Korsa [7] définissait Korsa, la Corse, comme une île nue recevant des quatre vents une « pluie » de monades continentales. Autant qu’en n’importe quel lieu de Terre Ferme, Korsa ne s’engendre aucunement d’elle-même, mais naît de l’accrétion locale d’unités primordiales venues d’ailleurs, déplacées par les mouvements de l’air et des eaux, ou s’y déplaçant en exerçant la plus simple vertu des êtres animaux : leur mobilité autogène [8]. Ainsi s’abattent sur les crêtes élevées des nuées de pigeons ramiers ; ainsi les anguilles quittent-elles la mer pour remonter les cours d’eau ; ainsi, du temps où les eaux du monde étaient prisonnières d’immenses glaciers, quelques mammifères s’aventurèrent sur l’île, sans avoir à nager guère plus qu’il n’en faut pour passer d’une rive d’un fleuve à l’autre. Nul ne saurait dire si dès lors des hommes suivirent, où s’il fallut attendre que s’invente la barque, ou tout au moins le radeau. Nul ne saurait davantage dire s’ils se nommèrent sur le champ Korsaïm, noyant ainsi dans l’oubli leurs origines continentales. Il est certain, cependant, qu’avec la lente remontée des eaux, chaque génération se sentait d’autant plus Korsaïm que s’élargissait le bras de mer les séparant de la Terre Ferme. Cette séparation a fait émerger au fil des siècles un peuple autochtone, dès lors qu’il acquit la capacité de se nourrir, se reproduire, se diriger et s’interpréter sur place. Ces transformations lentes, guidées par la tectonique et l’évolution des climats, sont achevées de longue date lorsque se rédige le Seder olam ha-Korsa. Ce texte rejoint, sans le connaître, le paradoxe sorite qui concluait à l’impossibilité de constituer un tas de sable grain à grain. Il pose, de son côté, qu’il est impossible de faire disparaître un peuple homme par homme : au final, le dernier homme – L’Ultimu [9] – serait le peuple à lui tout seul. Cela ayant été posé, il fut évident qu’éliminer un à un les membres d’un peuple ne faisait pas pour autant disparaître ce groupe d’appartenance. Il était donc possible de trucider les siens sans attenter à son propre peuple. Dès lors germa une longue guerre fratricide où chacun des protagonistes se targuait d’être plus que tout autre à même de devenir peuple, lui tout seul, au terme de la raréfaction avancée des survivants. Ainsi le peuple avait-il un avenir – sa réduction à l’unité – et chacun de ses membres un enjeu, dont l’importance était telle qu’il suffisait à lui seul à animer tous les actes de la vie commune. Ils consistaient, pour l’essentiel, à s’entourer d’amis pour hâter l’élimination de tous ceux qui manifestaient, plus que les autres, de bonnes aptitudes à s’entourer d’amis. La légende locale rapporte ainsi le cas exemplaire d’une tante qui, la mort du père s’approchant, lui dicta des dispositions testamentaires telles qu’elles rejetaient hors de la famille les plus brillants de ses neveux, enfants de son aînée honnie. Ce qui vaut pour les peuples valant pour les familles, elle n’attentait pas à la sienne en en diminuant le nombre. Mieux, elle fabriquait ainsi une famille résiduelle pouvant dès lors, plus que toute autre, être celle d’où sortirait L’Ultimu [10], une fois achevée la réduction du peuple à son expression parfaite, quand plus personne n’aura à se disputer la propriété singulière d’être enfin et réellement le meilleur représentant de la monade Korsaïm. Unità !

2017. – Commentaire de Jean-Félix Cacciamosca : « Dans le Seder Olam ha-Korsa, la monade est la plus petite partie d’un tout capable d’en refléter l’ensemble. Deux monades se singularisent, l’une vis-à-vis de l’autre, en occupant des positions temporelles et spatiales distinctes. Dans le temps, la vieille monade reproche à la jeune de n’avoir rien vécu du passé ayant profondément marqué le Tout. Inversement, la jeune monade reproche à l’ancienne d’être si aveuglée par le passé et engluée dans ses habitudes que, non seulement sa vue du présent est déformée, mais qu’elle est totalement aveugle à un avenir qui, vu son âge et le peu qu’il lui reste à vivre, ne peut que lui échapper. Forte, alors la vieille monade réussissant à coincer la jeune en lui imposant un devoir de mémoire récompensant son aptitude à se souvenir de ce qu’elle n’a ni vécu ni connu. Forte, alors la jeune monade s’emparant elle-même du discours récurent des générations finissantes, y trouvant de bons arguments pour éclaircir les rangs dans les monades de son âge. Dans l’espace, chaque monade prétend occuper le point donnant la meilleure image du Tout. De ce fait, elle s’enorgueilli de détenir une vérité à nulle autre pareille. Forte, alors la monade sans complaisance, car elle se dote ainsi d’une bonne raison de faire disparaître toutes les monades gâtées par diverses compromissions. Forte, ainsi celle qui non seulement ose prononcer « plus Korsaïm que moi, tu meurs », mais en plus n’hésite pas à tuer en priorité celle qui l’oserait aussi. L’unité véritable ne se gagne qu’à ce prix. Piètre monade celle qui n’en prendrait pas conscience, contre celle qui porte de tous temps cette conscience gravée au plus profond de son être. »



  • [1] Charlie Galibert, La Corse après la Corse. Barrettali, À Fior di Carta, 2017. [VOIR]
  • [2] Voir à ce propos « L’édition au clair de lune » in Isularama, 24 novembre 2010
  • [3] Figure typique du bombardier d’eau déversant des tonnes de produits retardants sur des feux dévorant des espaces sauvages : friches agricoles, maquis et forêts. [VOIR]
  • [4] Figure typique de l’extincteur portable permettant d’attaquer un feu naissant dans une cellule du monde urbain hypercloisonné. La société SICLI (secours immédiat contre l’incendie) a été créée en 1924 [VOIR].
  • [5] Faute de langage, le délire des nématodes n’a rien d’anthropologique, à l’inverse de celui de l’anthropologue fou.
  • [6] Oui ! L’auteur du présent billet ose une allusion à Deleuze et à la manière magistrale dont il a démontré en quoi le pli était l’essence même du Baroque. Aussi osera-t-il dire que deux souffles distincts plissent le drapeau : celui du vent, lorsqu’il est hissé sur sa hampe, mais aussi celui de l’âme qui, vibrante et plissée, projette sur ce morceau d’étoffe la fougue de ses vibrations et le cloisonnement d’un relief insulaire tourmenté par les plissements multiples et très accusés de ses reliefs défiant jusqu’aux plus enragées des vagues de la mer.
  • [7] Ordo Seculorum Corsicæ (1699), selon la traduction communément attribuée à Fra Luigi Natale Cacciamosca, comme le révèle le paraphe apposé au colophon : « FLNC ».
  • [8] Le terme « Korsa » restitue cette accrétion à travers trois lettres : KRS (Kof, Rèch, Shine). En premier lieu, on remarquera que, dans l’alphabet, ces trois lettres se succèdent. Elles occupent, respectivement, les 19ème, 20ème et 21ème places, marquant ainsi un profond respect de l’ordre (seder) de la création tout entière (olam), c’est-à-dire choses et signes confondus. Leur valeur symbolique est des plus éclairante, associant Kof (le partage de la connaissance et de l’amour de la vie au sein de la communauté, mais aussi le Soleil répandant sur tous sa lumière et sa chaleur équitables), Rèch (le plus haut niveau de l’intellect, celui qui donne la certitude de marcher vers la sortie du labyrinthe et d’échapper au désert) et Shine (la libre activité de la force vitale, celle qui permet de répéter ensemble, inlassablement, envers et contre toutes les vicissitudes de l'existence, les mêmes actes salvateurs et les même pas en avant).
  • [9] Lire « uLTiMu » : LTM (Lamed, Tav, Mem). Au centre, Tav, la dernière et 22ème lettre de l’alphabet. Elle s’insère entre Lamed, la 12ème et Mem, la 13ème. Tav (le terme de la révélation) sépare ou rapproche Lamed (l’étude, lieu de jonction des apprentissages et des enseignements) et Mem (le retour sur soi, qui permet de trouver au fond de son être la part la plus secrète de la révélation : celle qui concerne la mort. À l’inverse de toutes les horreurs qu’elle inspire, la mort est en vérité ce qui permet le renouvellement). C’est ainsi au fond de soi-même que l’on verra si Tov sépare Lamed et Mem comme un coin enfoncé (suggérant un coup de hache, Heth : la séparation, la frontière) entre l’étude et la révélation, ou bien s’il les rapproche et les accole comme un joint de mortier, reconstituant ainsi l’unité indissociable (Aleph) de la vie et de la mort.
  • [10] Relire, supra, la note 9.